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UFR V – Université Paul Valery
DÉPARTEMENT DE PSYCHOLOGIE
Sous la direction de Madeleine GUEYDAN
Caroline PIROLLET
UNITÉ DE RECHERCHE
PARENTS-ENFANTS-MEDIATION
L’équipe du Centre PEM
Sous la direction de Alain BOUTHIER

 

LES IDENTIFICATIONS DANS UNE SITUATION DE CRISE

LES FAMILLES EN DIVORCE

Alain BOUTHIER avec la collaboration de Caroline PIROLLET, psychologue clinicienne

1997

INTRODUCTION

I - CHAMPS THÉORIQUE

I.1. Définitions de concepts

I.1.a. La crise

I.1.b. Le deuil

I.1 c. L'identification

I.2. Problématique et hypothèse

Il - ARTICULATION AVEC LA CLINIQUE

II.1. Méthodologie : le génogramme

II.2. Étude de cas clinique

III- Discussion

INTRODUCTION

Aujourd'hui, environ un tiers des couples mariés divorcent, et 70 % des divorcés se remettent en ménage. Ces faits permettent de considérer le divorce comme commun1 voire même banal.

Beaucoup de personnes ont une image nette et arrêtée de cet état civil, généralement due aux décisions rendues par les tribunaux dans 80 %  des cas: la mère est investie de la responsabilité des enfants au quotidien, et le père est chargé de verser une pension alimentaire.

Quand on possède une représentation aussi légale, aussi désaffectée, aussi monétaire, la séparation est une décision bien facile à prendre.

Mais c'est sans compter que nous sommes tous différents, en particulier dans les périodes de crise de la vie et de la conjugalité.

Mais c'est sans compter qu'il y a beaucoup d'affects, de sentiments, d'impressions vraies ou fausses en jeu, très peu pris en considération par le système judiciaire.

Mais c'est sans considérer les déséquilibres que cette situation crée à un niveau psychologique, aussi bien du côté des parents que de celui des enfants.

Car dans les mouvements d'une séparation, il y a tout un travail, actif ou passif, d'ajustement, de réajustement des membres de la famille les uns par rapport aux autres, un travail d'acceptation puis d'affirmation de rôles devenus différents et de fonctions changées.

Toute structure qui se désagrège crée de l'angoisse. La structure familiale est pour l'enfant le premier champ d'exercices de toutes ses expériences et expérimentations.

Dans la modification, voire la désorganisation du système familial, l'enfant est placé sur une trajectoire, ressentie comme moins protectrice et stressante : ses repères nés des contraintes et des libertés dans le tissu familial antérieur sont bouleversés.

I. CHAMP THÉORIQUE

I.1. Définitions de concepts

I.1.a. La crise

Dans la Tragédie grecque, la crise marque un évènement tranchant, impliquant le passé et l'avenir de l'action, provoquant une modification, appelée "moment décisionnel'1. Il s'agit du moment décisif dans l'évolution d'un processus, dont on ne connaît pas l'aboutissement, du moment tranchant entre le passé et l'avenir.

D. Fabbri-Munari, appuyant son cours sur les théories systémiques, voit dans ce concept plusieurs moments-clé. On assisterait tout d'abord à un "dérèglement au niveau de l'organisation d'un système". De fait, les "désordres" augmentent en nombre, provoquant chez les individus impliqués dans le système des "incertitudes". Tout système vivant comporte des désordres et des incertitudes en lui-même, et fonctionne grâce ou malgré eux. Cependant, dans une période de crise, leur nombre accru instaure une rigidification, voire une paralysie de l'organisation du système qui se trouve alors en situation de "blocage". On aboutit ainsi à une multiplication des conflits, aussi bien au niveau individuel qu'au niveau de l'organisation elle-même : le caractère conflictuel devient dominant à tous les niveaux du système. Ceci pousse les sujets à se lancer dans la recherche de solutions concrètes, mais Si la crise s'amplifie, ils peuvent se retrancher derrière des solutions "magiques", comme, par exemple, le choix d'un bouc émissaire.

Dans l'une de ses recherches, "les 1000 facettes de la crise" (dans une prochaine publication>, D. Fabbri-Munari a interrogé 80 sujets sur ce concept, grâce à un entretien semi-dirigé (les mêmes questions étaient posées à tout le monde). Les sujets, répartis en quatre groupes d'âge (de 20 à 75 ans), ont été amenés à parler de la crise à partir de matériel divers (photographies, textes, dessins symboliques), le but étant de cerner leurs expérience propres. Les réponses des hommes de celles des femmes ont été différenciées. Les questions ont été reprises dans le cadre de Parents-Enfants-Médiation : Voici les résultats les plus intéressants dans la cadre de cette étude.

Avez-vous déjà vécu une crise?

Crise de couple

HOMMES                 

Oui 20% Non 20%    

Réponses ambivalentes 60%

FEMMES

Oui 80% Non 20%

Crise personnelle

FEMMES

Oui 90 %

HOMMES

Oui 10%

Choix de la rupture en cas de crise

HOMMES 10%

FEMMES 80%

LES DEUX 10%

Par ces quelques résultats, nous voyons que le concept de crise semble plus correspondre à une réalité pour les femmes que pour les hommes et que les difficultés de couple sont plus perçues comme critiques par les hommes.

Certains auteurs rapprochent les notions de crise et de changement. E. Erikson (1978), en particulier, indique que la vie est ponctuée de crises à travers  lesquelles s'effectue la construction progressive de  l'identité, rendue possible seulement Si l'individu accepte de changer afin d'assumer un nouveau rôle. Or, selon cet auteur, pour pouvoir changer de comportement, le sujet doit avoir recours au mécanisme d'identification.

Un individu peut être amené à changer pour différentes raisons : la recherche d'un meilleur équilibre, l'attrait par rapport à une plus grande satisfaction, la présence de renforcements négatifs dans l'environnement, etc. Pourtant, les résistances peuvent être très importantes : un manque d'assurance, ne pas se sentir en devoir de changer, refuser de changer, refuser de subir des pertes qu'oblige souvent un changement, etc. Sans la levée de ces résistances, la recherche de nouveaux comportements par l'individu ne peut s'effectuer.

l.1.b.    Le deuil.

C'est dans Deuil & Mélancolie que Freud décrit, en 1917, le phénomène normal du deuil en le comparant à un état pathologique, la dépression. Ceci s'inscrit dans la démarche scientifique de cet auteur qui a toujours voulu mettre en évidence le lien de continuité, de contiguïté existant entre les manifestations normales et pathologiques.

Ainsi, le deuil apparaît comme un processus, chez un individu d'abord replié sur lui-même suite à la perte d'un être cher, permettant de réinvestir progressivement le monde extérieur ; le détachement par rapport à l'objet perdu est alors rendu possible. Le travail de deuil consiste donc, selon Freud, à rééquilibrer les investissements après la perte.

Dans la mélancolie, il n'y a pas perte, et pourtant tous les signes du deuil sont retrouvés, avec, en plus, la perte de l'estime de soi. Freud émet l'hypothèse que le sujet s'est replié sur lui-même, qu'il a désinvesti l'objet, mais ce faisant, il a comme pris une partie de cet objet en lui-même. Ce serait un phénomène d'identification. Cette partie d'objet, correspondant à ce que le sujet n'a pas, à ce qu'il ne peut posséder, irait dans le moi-idéal et deviendrait écrasante,  car cela  ne se construirait pas en  équilibre dynamique avec ce que le moi peut réaliser, mais par une identification qui prendrait une tournure pathologique. Le sujet perd l'estime de lui-même, par rapport à l'idéal démesuré qu'il s'est forgé en lui-même. ("L'ombre de l'objet retombe sur le moi." p.?)

En reprenant l'analyse de ce texte, Nasio (1988) indique que " l'identification du moi à l'image totale de l'objet représente une régression à un mode archaïque d'identification, dans lequel le moi se trouve dans un rapport d'incorporation à l'objet." (p.77).

Ce "mode archaïque" renvoie à la notion de narcissisme, qui sous-tend le texte de Freud. Nous pouvons reprendre cet aspect de l'identification, en disant que dans un tel cas, l'objet aimé se situe à l'intérieur. L'autre agit en moi, instance surmoïque ou victime de la haine mélancolique, il tient sa présence du rôle qu'il occupe. Cet aspect sera traité ici plus longuement quand nous parlerons des identifications, et plus particulièrement de l'identification  narcissique.

Nasio, dans Le livre de la douleur et de l'amour (1996), traite du deuil par le biais de la notion de "douleur psychique". Il distingue la douleur psychique du deuil, de celle de l'abandon, lorsqu'un être cher "nous retire subitement son amour". Cependant, toutes deux  "sont, à des degrés divers, des douleurs d'amputation brutale d'un objet aimé, celui auquel nous étions Si intensément et durablement liés qu'il réglait l'harmonie de notre psychisme. Il n'est de douleur que sur fond d'amour." (p.25).

Dans cet ouvrage, l'idée de désinvestissement progressif est reprise et clairement mise en évidence comme élément majeur du travail de deuil.

Le point commun entre Freud et Nasio est de considérer que "l'endeuillé" doit élaborer un souvenir de l'être perdu qui autorisera la capacité d'aimer un autre objet, sans avoir l'impression de trahir le disparu.

I.1c. L'identification.

Dans le langage courant du terme, "identification" renvoie à deux définitions.

Tout d'abord, "identifier quelqu'un ou quelque chose" implique des notions de reconnaissance, de désignation, d'assimiler comme tel (par exemple, identifier un témoin ou un cadavre).

D'autre part, "identification" peut renvoyer au verbe réfléchi «s'identifier". Dès lors, identification n'est plus reconnaissance mais imitation   "ce jeune adolescent s'identifie à son idole, il a la même démarche et la même coupe de cheveux".

Ce terme est très souvent utilisé.

Cependant, pour les psychanalystes, ce mot désigne un mécanisme très complexe. Freud en a fait un des concepts centraux sans pour autant pouvoir en donner une définition claire et arrêtée. Aujourd'hui encore, de nombreux débats s'animent autour de cette notion. Il semble que les auteurs actuels doivent la redéfinir, car elle semble pouvoir être plus ou moins impliquée dans l'explication d'une majorité des phénomènes psychiques. De fait, l'identification est devenue un terme "fourre-tout", englobant ou recoupant beaucoup  d'autres  concepts  comme  l'incorporation,  l'introjection,  la projection, le cannibalique, etc. Maintenant, il semble difficile de définir ce qu'est et ce que n'est pas l'identification. Compte-tenu de ceci, il est délicat pour nous de présenter une définition concise et exhaustive.

Selon Freud (1923), l'identification est un mécanisme fondamental dans la constitution du moi. En effet, celui-ci emprunterait de l'énergie libidinale au ça pour investir des objets extérieurs et s'en approprier quelque trait (identification partielle) ou une image globale (donnant une identification totale). Il est important de souligner la nature inconsciente de ce mécanisme. Il y aurait ainsi une transformation des investissements en identifications.

"Ainsi, nous pouvons nous représenter le moi comme un oignon formé par différentes couches d'identification à l'autre." (Nasio, 1988, p.77).

Il s'agirait en fait d'identification secondaire, dont la fonction serait de résoudre l'identification primaire, issue du complexe paternel décrit dans Totem & Tabou (1923), c'est-à-dire l'identification au père de la horde

primitive (Grand dictionnaire de la psychologie, collectif, Larousse, 1992).

C'est M. Klein, reprenant les travaux de Ferenczi, qui définira les notions  de  projection  et  d'introjection,  également  au  service  de l'identification.

L'identification  introjective  consisterait  à  "incorporer"  à  différentes instances psychiques des traits d'objets extérieurs jugés comme bons. Alors que la projection, au contraire, consisterait à "expulser" sur des objets extérieurs des traits nous appartenant, dont nous ne voulons pas, de cette façon,  ils  ne sont pas reconnus comme nôtres (Dictionnaire de la psychanalyse, R. Chemama, 1995.)

Comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  l'identification  n'est  pas simplement un mécanisme d'imitation d'autrui. Beaucoup s'accordent à dire qu'elle est la base de la construction de l'identité du sujet. En effet, Nasio illustre ceci avec l'image d'un oignon : le moi serait constitué de couches superposées, telles les peaux de l'oignon, qui seraient en fait les identifications successives de cette personne à autrui.

Qu'est-ce que cela signifie, qu'est-ce que cela implique?

Tout d'abord, il faut dire que l'identification est plus ou moins consciente, et très souvent inconsciente. Quand un individu s'identifie à quelqu'un (ou à quelque chose), il s'approprie une qualité, un trait de cet objet. Il prend à son compte un comportement, un trait de caractère, etc., qu'il a remarqué chez quelqu'un d'autre. Il y a donc transformation sous l'influence d'un modèle.

Ce serait de cette façon que se mettent en place les différents aspects de la personnalité, les différentes "couches" de l'identité. Ici, l'on voit bien apparaître les apparentements de cette notion avec celles d'incorporation et d'introjection.

L'incorporation  renvoie au premier stade psycho-sexuel, dit oral,  de l'enfant, quand il ne fait pas encore la différence entre l'intérieur et l'extérieur de soi. À ce moment-là, il incorpore le bon sein, c'est-à-dire qu'il  "intériorise"  la  mère  suffisamment  bonne  pour  pouvoir  s'en

différencier par la suite. Cela implique une considération de l'objet global (la mère en entier). L'incorporation, selon Laplanche et PontaIs (1967, p.200) constituerait un prototype corporel de l'introjection, dans le sens où elle correspondrait à un désir fantasmatique d'avaler l'objet pour s'en approprier les qualités.

Concernant  'introjection,  elle  est  souvent  définie  par  rapport  à  la projection,  toutes  deux  étant  considérées comme  (complémentaires?) contradictoires.

La première consiste à assimiler au moi propre des traits d'un objet extérieur, ou l'objet entier. On parle souvent d'identification introjective. Nasio nous met en garde (dans 7 concepts...> sur l'assimilation de cette notion  à  celle  d'imitation.  L'imitation  est  consciente.  L'identification introjective  ne  l'est  pas,  et  étant  le  fruit  d'un  travail  d'élaboration psychique, elle ne reproduit pas obligatoirement à l'identique du modèle. Par rapport à cela, cet auteur nous donne l'exemple d'un jeune garçon qui s'identifie à son père, récemment décédé,  en subissant fréquemment des évanouissements, symbolisant ainsi la mort.

La projection, quant à elle,  consiste à voir en autrui des aspects que l'on refuse en soi, il s'agit donc de les nier comme existant en soi et de les condamner chez autrui. Cela permettrait à celui qui projette de se détourner de son propre inconscient (Laplanche et Pontalis, (p.343).L'identification est dite projective quand l'être entier est projeté dans l'objet.

L'identité se construirait, selon ces différents auteurs, sur la base de tous ces mécanismes, eux-mêmes constitutifs du mécanisme d'identification.

Il faut  souligner  que  l'identification  peut  être  un  terme générique, cependant on parle souvent des  identifications. Il y en aurait effectivement  de  plusieurs  sortes.  Nous  venons  de  présenter  les identifications dites introjectives et projectives. Selon les auteurs, les identifications peuvent se regrouper sous d'autres catégories ; il ne s'agit pas alors obligatoirement des mêmes identifications.

On  peut  distinguer  les  identifications  primaires  des  identifications secondaires. On parle plus souvent de I' identification primaire , originaire, sur laquelle vont se baser les  identifications secondaires. L'identification primaire serait la première à avoir lieu, par rapport à la mère (ou, selon Freud, par rapport au père de la horde primitive), dans la vie du sujet, elle constitue le prototype sur lequel vont venir se modeler les identifications ultérieures, dites secondaires, qui peuvent avoir toutes sortes d'objets différents.

On peut également distinguer les identifications totales, à un objet global, des identifications dites partielles, qui s'élaborent par rapport à un ou plusieurs  aspects  particuliers  de  l'objet.  Parmi  les  identifications secondaires,  bon  nombre  d'auteurs  différencient  l'identification narcissique, l'identification hystérique et l'identification mélancolique.

Cette dernière s'effectue par rapport à un objet vécu comme perdu, réellement ou symboliquement. Cette perte constituant quelque chose de trop difficile à gérer psychiquement, le sujet s'approprie certains aspects de cet objet, maintenu ainsi comme présent, vivant à l'intérieur. Il y a là un mécanisme qui facilite le travail de deuil par rapport à cet objet, ou, au contraire, l'enkyste, l'empêche de s'effectuer.

Ceci  nous  permet d'introduire  la  différence  entre  les  identifications "normales" et ce que nous pourrions appeler "identifications défensives".

En effet, comme nous le disions au début, le moi serait constitué de toutes les identifications successives de l'individu. Il s'agirait là d'un mécanisme "normal", permettant la construction de l'identité de tout sujet.  Ceci renvoie à l'idée que tout être humain est pris dans un réseau d'inter-personnalités, de relations. On peut se demander, avec Freud (Malaise dans la culture, 1927) Si nous n'existons pas simplement parce que les autres nous reconnaissent comme existant. Pour avoir accès à cette reconnaissance, nous nous identifierions aux autres,  pour qu'ils nous acceptent comme "ayant droit" à cette reconnaissance. Il s'agirait là d'un phénomène normal et nécessaire.

Par ailleurs, face aux évènements extérieurs, l'identification peut être un moyen de défense, de protection du moi, de survie du moi, comme c'est le cas dans l'identification mélancolique. Cependant, dans le cas précis de la mélancolie et du deuil, l'identification à l'objet perdu peut aboutir à une conduite  auto-destructrice,  visant  à  rejoindre  l'objet  aimé,  et  c'est précisément là que l'identification, jusque-là défensive et permettant de faire face à une situation difficile, peut devenir pathogène. Mais nous reviendrons plus tard sur ces aspects.

I.2. Problématique et hypothèse.

Notre problématique consisterait à articuler les trois concepts définis ci-dessus autours de la situation de divorce.

En reprenant ce que nous savons déjà sur les phénomènes de crise, nous pouvons considérer que le divorce en est un. En effet, nous pouvons facilement y reconnaitre une désorganisation du système familial, désordre provoquant des conflits entre les parents et parfois aussi entre les parents et les enfants. Il est indispensable de rétablir un équilibre et la décision prise alors est celle de la séparation. Nous ne pensons pas que cette solution soit suffisante, dans le sens où, Si elle permet sans doute d'atténuer certains conflits, elle ne résoud pas la crise dans sa globalité. Nous pouvons supposer que, dans une famille où un divorce se produit, chacun des membres a un travail à faire sur lui-même, en particulier face à la perte -totale ou partielle- des personnes avec qui il a vécu jusque là.

Ainsi, nous pouvons nous demander dans quelle mesure un travail de deuil s'effectue dans une situation de divorce   est-ce qu'un conjoint fait véritablement le deuil de l'autre? Le parent qui n'a pas la garde doit-il faire le deuil de son enfant?

Nous avons vu, avec Erikson, que pour sortir d'un blocage, il est possible  que  l'identité  soit  redessinée  par  un  nouveau  «jeu" d'identifications. Quel est l'impact du divorce sur l'identité de chacun des membres  de  la  famille?  Ont-ils  tous  recours  aux  mécanismes d'identification? Si oui lesquels? (primaires? secondaires? introjectives? projectives?).

Ce travail aura pour but de tester l'hypothèse selon laquel!e la résolution d'une telle crise ne peut être possible sans le recours aux différents types d'identification et sans un certain travail de deuil.

Il- ARTICULATION AVEC LA CLINIQUE

II.1. Méthodologie  le génogramme.

II.2. Étude d'un cas clinique. III- DISCUSSION

IDENTIFICATIONS AU SEIN DE LA FAMILLE

a) entre les conjoints

Par rapport au sujet qui nous concerne, a savoir la famille en situation de  divorce,  il  serait  intéressant  de  situer  les  différents  réseaux d'identification entre les membres impliqués dans la crise.

La séparation issue d'un divorce concerne, a minima, le couple conjugal. Or, que peut-on observer dans une telle situation? Quand deux êtres décident de se mettre ensemble, l'entourage extérieur observe souvent un phénomène d'identification mutuelle : les centres d'intérêts de l'un deviennent ceux de l'autre, un style vestimentaire commun apparaît, etc.

Il est difficile de dégager cela du sens couramment répandu d'identification qui rejoint celui d'imitation. Cependant, cela participe à constituer une identité de chacun au sein du couple, cela contribue à l'élaboration de l'identité du couple.

Quand ce même couple décide de se séparer, l'identité "commune" est détruite et il faut en assumer une nouvelle, la sienne propre. Le conjoint n'est plus le référentiel identitaire qu'il a été jusqu'alors (la femme n'est plus Madame Y, mais "redevient", doit se reconstituer Mademoiselle X).

Une certaine agressivité à l'égard de l'ex-conjoint est très souvent observée à l'association où je fais mon stage, chez les personnes qui consultent. Comment cette agressivité peut-elle être analysée? Elle trouve son origine, à notre sens, dans une identification projective : on salit l'autre de ce que nous refusons en nous-mêmes, pour mieux se détacher de lui.

Nous retrouvons ici le mécanisme mis en oeuvre dans l'identification mélancolique. Ce travail va de pair avec celui de deuil, décrit par Freud dans Deuil & mélancolie.

b) Entre les parents et les enfants

La situation établie après divorce implique également le (ou les) enfant(s) lorsqu'il y en a.

D. Winnicott (1970) indique que, dès son plus jeune âge, l'enfant est pris dans un système d'identifications. En effet, pour que son développement soit harmonieux, l'adéquation des soins que lui procure l'entourage a une importance capitale. Cet auteur souligne la capacité des mères à "pourvoir aux besoins" de leur enfant, qui  ne peut se développer sans une identification (projective) de la mère. Ce mécanisme lui permet de savoir de quoi l'enfant a besoin et comment y subvenir.

D. Winnicott s'appuie sur certains réflexes primitifs pour montrer que cette identification n'est pas unilatérale, quand un bébé répond à un sourire, par exemple. C'est dans ce sens que "très tôt un nourrisson peut se montrer capable de s'identifier à sa mère" de "prendre la place de sa mère" écrit-il plus loin (p. 52).

Ce serait par cette capacité qu'il lui deviendrait possible de sortir de l'état premier de dépendance ' quasi-symbiotique, pour comprendre qu'il a une "existence personnelle et séparée de la mère" (p. 52). Pour cet auteur, l'enfance est marquée par le passage d'une dépendance extrême à un état d'indépendance. Dans cette évolution, le but ultime consiste à s'insérer dans la société grâce à des identifications aux adultes et à un groupe social, tout en préservant "l'originalité personnelle" (p.20).

"Disons que dans la santé, qui est presque toujours synonyme de maturité, l'adulte est capable de s'identifier à la société sans trop sacrifier de sa spontanéité personnelle." (p.44).

Dans son article "identification projective et identité de groupe", F. Bégoin-Guignard (1995) reprend et explique les processus de développement normaux tels que les a présentés M. Klein et les auteurs qui l'ont l' ont suivie (Bion, Winnicott, entre autres).

Selon M. Klein, l'enfant qui découvre l'altérité de sa mère entre dans une phase dépressive qui devient le prototype d'une relation d'objet agressive. Par ce processus, l'enfant va pouvoir expérimenter le contrôle de l'objet, externes dans un premier temps, interne ensuite. "C'est ce contrôle qui s'opère au moyen de l'identification aux parties de l'objet contenant le sujet".(p.25).

Par sa fonction de prototype, cette première relation d'objet agressive permettra au sujet par la suite de "traiter deux phénomènes universels qui sont liés l'un à l'autre le sentiment de solitude et l'angoisse de séparation".

La théorie de Bion rejoint celle de Winnicott par rapport aux capacités maternelles. Le concept bionnien de "capacité de rêverie de la mère" renvoie bien à ce qui a été écrit plus haut. Par ce mécanisme, la mère prend en elle les éléments douloureux provoqués par une situation (la faim, un besoin de soin, etc.>, elle "détoxique" cette situation devenue plus supportable pour l'enfant. Ainsi, l'enfant va se construire progressivement une mère interne, qui pense et qui "panse" à l'intérieur de lui les situations de conflits, de souffrances et d'angoisse. C'est à cette mère interne que l'enfant pourra s'identifier projectivement à chaque moment difficile.

Ces premières introjections et projections auront des répercussions sur les futures relations du sujet avec ses semblables.

La dislocation de la structure familiale telle qu'il l'a toujours connue peut avoir d'énormes répercussions sur l'enfant, jusqu'à l'âge de 7 ans environ dans un premier temps, et au moment de l'adolescence dans un second temps, alors qu'il est en pleine construction de son identité. Nous voulons souligner ici le Complexe d'Œdipe et sa réactualisation au moment de la puberté. En général, on retient de ce complexe l'enjeu qu'il représente pour les choix d'objets d'amour ultérieurs.

Pourtant, il ne peut se réduire à"Si peu".  Dans le cadre de ce travail, j'aimerais l'aborder sous l'angle de l'ambivalence, qui sous-tend les sentiments de l'enfant pour ses parents à ce moment de son développement. Freud a clairement montré avec le cas du Petit Hans, que le petit garçon n'éprouve pas que de la haine pure contre son père et de l'amour pur à l'égard de sa mère.

Toute la difficulté de cet enfant pour se situer par rapport à ses parents vient du fait qu'il ressent simultanément, pour la même personne, des sentiments contraires (Hans hait son père et cependant l'admire). De là naît l'ambivalence. Il faut du temps à l'enfant pour que ses tendances s'organisent, coexistent et s'apaisent dans son psychisme.

Compte-tenu de ces faits auxquels tout un chacun se heurte à un moment ou à un autre de son histoire, une question s'impose à nous  comment l'enfant, dont les parents divorcent, pris dans un conflit de loyauté, peut-il résoudre ce problème?

Le conflit de loyauté est provoqué par l'un des parents qui veut s'octroyer l'amour de l'enfant en dévalorisant le conjoint à ses yeux. Il faut bien préciser que ce conflit n'est pas provoqué dans chaque histoire de divorce, cependant, l'enfant peut en arriver à se demander "ce que papa a bien pu faire  pour  que  maman  s'en  aille"  ou  inversement,  même  si  ces interrogations ne sont pas induites par un des parents, et surtout si la situation n'est pas explicitée clairement à l'enfant.

C'est ainsi, qu'à notre sens, l'enfant peut en arriver à ne pas se sentir autorisé, ou ne pas s'autoriser, à voir dans le parent, avec qui il vit maintenant le  moins souvent,  l'objet d'identification nécessaire  à la construction de son identité propre. L'enfant peut ainsi se trouver dans l'obligation,  mais aussi dans l'incapacité,  de gérer un sentiment de culpabilité induit par le réseau de relations conflictuelles dans lequel il se trouve pris

Il y a également l'aspect de la triangulation qui provoque le Complexe d'Œdipe et sur lequel chacun des trois individus concernés doit travailler pour que l'enfant puisse trouver la place, l'identité qui est la sienne dans sa famille. Comment l'enfant peut-il élaborer quelque chose en l'absence réelle de cette triangulation, dans un cas de conflit de la parentalité, par exemple.

Le cas de Monsieur D. illustre bien ceci.

Ce père refuse d'être une "case manquante" dans la vie de son fils, quitte à ce que cela soit la mère qui occupe cette "case". Il sait que son enfant a besoin de lui pour se construire (et refuse qu'un autre homme puisse le substituer). Parallèlement, il sait qu'il a besoin de son fils pour se constituer une identité de père. Sous une allure plus ou moins tautologique,  cette dernière phrase représente une vérité d'importance primordiale pour ce père.

En effet, entre les parents et un enfant, les identifications ne sont pas unilatérales, l'enfant renvoie quelque chose à ses parents pour qu'ils puissent s'assumer et se reconnaître en tant que tels. Cette tâche n'est pas simple, surtout quand il s'agit du premier enfant.

Bon nombre de pères qui viennent à l'association, et qui n'ont jamais vu leur enfant, ou ne le voient que rarement, nous confient leurs craintes de ne pas savoir agir correctement.

c) Entre les  parents et les  grands- parents

Il s'agit souvent d'hommes qui ont eu des relations conflictuelles ou inexistantes avec leur propre père. Accepter et assumer sa parentalité passe aussi par la reconnaissance de la parentalité des parents à leur égard, tout comme au renoncement de leur position d'enfant. C'est comme s'il y avait une redistribution des rôles familiaux suite à une première naissance.

A l'association, on peut voir à quel point les modèles parentaux, même s'ils demeurent inconscients ou niés, sont déterminants dans les conduites et les désirs. C'est dans ce sens que l'on peut parler d'identifications.

Elles peuvent être introjectives lorsque les parents (les grands-parents, en fait) ne sont pas jugés trop sévèrement, ou, en tout cas, pas négativement. Elles peuvent également être de type projectif dans le cas contraire.

Quoiqu'il arrive, celui qui devient parent a un travail d'ajustement, de reconsidération des imagos parentales à effectuer. Que ce soit conscient ou non, il y a obligatoirement une prise de position, aussi subjective soit-elle,  par rapport à son vécu de la parentalité des propres parents.

Dans le cas de Monsieur D., il est intéressant de voir à quel point le couple de ses parents "recoupe" le sien. Sans aller jusqu'au moment de la parentalité, on trouve chez lui une identification au père très forte, qui repose sur une grande admiration, voire même une idéalisation de ce père.

Dans les entretiens, Monsieur D. faisait entendre à quel point les qualificatifs négatifs et injurieux qu'il employait pour parler de son ex-amie étaient similaires à ceux qu'il employait à l'encontre de sa mère. Identification à son père ? Identification qui s'étend jusqu'à un désir plus ou moins conscient de recréer avec son fils la même relation ?

DEUIL

Nous connaissons tous le deuil pour l'avoir soit vécu, soit observé d'assez près. Il survient quand une personne proche, aimée, disparaît.

Ce n'est pas un terme psychanalytique en soi. Par contre, Freud a décrit et théorisé le "travail du deuil" qui s'effectue dans le psychisme après la perte d'un être cher. Ce travail consiste à désinvestir progressivement l'objet perdu, devenu omniprésent, pour retrouver des activités quotidiennes "normales".  Or tout ceci ne peut s'effectuer que s'il y a identification à l'objet perdu. Face à la disparition, brutale ou non, un immense vide apparaît, aussi bien dans le réel que dans le symbolique du sujet qui subit la perte.

C'est ce vide qu'il faut gérer, sur lequel il faut travailler pour que se fasse le deuil. L'identification aide en cela dans le sens où elle permet de le combler en déposant dans le moi du sujet des traits du disparu. Toute la difficulté de ce travail consiste à intégrer des éléments qui soient suffisants mais non-persécuteurs pour que d'autres objets puissent être investis. Ainsi, un travail de deuil est réussi quand le souvenir du défunt n'est plus douloureux pour l'endeuillé, et que celui-ci s'autorise à aimer d'autres personnes sans avoir l'impression de trahir le disparu.

Dans le deuil, on sait que la perte est irrévocable, définitive. C'est là, à notre sens,  le point de démarcation entre le deuil et le manque. Quand quelqu'un nous manque, parce que l'on vivait avec et que ce n'est plus le cas.

Si cette personne n'est pas décédée, on peut toujours essayer de la re-contacter, de la revoir.

Beaucoup de pères qui viennent consulter à l'association se situent à la croisée de ces deux concepts.  En effet, ils doivent effectuer le deuil de leur conjoint,  la décision de séparation étant déjà prise de façon générale, (très peu de couples espèrent que l'entretien les amènera à une reprise de la vie commune.).

La demande la plus fréquente à l'association est celle d'un père qui veut obtenir la possibilité de revoir ses enfants, après la séparation, et Si possible dans le calme. C'est là qu'intervient la notion de manque.

C'est comme s'il y avait un continuum entre ces deux aspects. Dans l'éclatement d'une famille, on assiste d'abord à un manque, par nécessité de reconstituer une vie nouvelle, et ce aussi bien vis-à-vis des enfants que du conjoint. Je pense que les personnes qui se remettent en ménage très rapidement après une séparation (comme c'est le cas de l'ex-amie de Monsieur D.> évitent de cette façon la frustration créée par le manque.

Ensuite au manque succède le deuil du conjoint, lorsque le jugement de divorce tombe ou lorsqu'il apparaît clairement que le couple ne pourra plus se reformer. Cela peut se faire plus ou moins rapidement, plus ou moins douloureusement, mais nous pensons que ce travail n'est réussi que lorsqu'il y a possibilité de penser à l'autre sans rancune, sans culpabilité, quand il est classé dans les souvenirs positifs ou neutres, mais en tout cas pas négatifs.

Or la difficulté pour les pères de l'association, à mon avis, réside dans le fait qu'ils ne peuvent effectuer ce travail correctement, parce qu'ils sont en manque d'enfant(s),  la mère refusant les droits de visite ou la co­responsabilité parentale. Ils ne peuvent "neutraliser" l'objet que représente le conjoint, car développent ou entretiennent une certaine rancune, voire une certaine agressivité à son égard. lis lui en veulent de maintenir cet état de manque par rapport à leur(s) enfant(s), et ne peuvent se résoudre à renoncer à eux : étant pères, ils ont des droits qu'ils entendent faire respecter, renforcés et poussés par leur amour filial.

Mais avant tout cela, en devenant parent, il y a un autre type de deuil à effectuer : celui de sa propre position d'enfant. Cela est très important du point de vue identitaire. Or, ce travail ne peut s'effectuer qu'en intégrant les  différents  principes  inculqués  par les  parents.  Quand  on  parle d'intégration, cela ne signifie pas obligatoirement de les adopter tels quels. Au contraire, il y a tout un travail d'évaluation des qualités parentales qui ont une valeur de modèle.

Quelque soit l'orientation de ce jugement, l'attitude prise par rapport à l'enfant sera le résultat d'une identification aux parents. Cette identification nécessaire au travail de deuil des parents, elle correspond selon nous à l'identification mélancolique décrite par Freud, même s'il n'y a pas de perte réelle.

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