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La question du père
par Alain Bouthier et Guylène Olié
1994
A la découverte du
père Le père et ses fonctions déterminantes à différentes périodes de la
vie L'enfance Le rôle du père et le développement socio-affectif Le
rôle du père dans le développement cognitif Le rôle du père dans la
construction sexuée Le rôle du père dans la transmission de la
filiation L'adolescence A la quête d'une identité Qu'attend
l'adolescent de son père ? Présence et absence du père Quand le père est
absent : signification et conséquence de cette carence Absences
physiques Absence morale Paternités et transformations sociales Les
pères face à la justice Une mosaïque de famille Présence du père : la
relation père-enfant Autres formes de liens Autres figures
d'attachements Autres sociétés, autres pères Paternités
animales Conclusion Chemins de l'histoire paternelle, de la fin du
moyen-âge à nos jours Pour un peu plus Bibliographie
A la découverte du père
Durant la grossesse et les premiers jours de la vie extra-utérine,
il y a une véritable fusion entre la mère et son enfant; une confusion des corps
reliés par le fantasme d'une peau commune d'un côté la mère, d'un côté l'enfant
(D.Anzieu, 1995, p62). Cette fusion, ce processus d'assimilation et
d'accommodation entre le corps de la mère et le corps de l'enfant, est une forme
d'échange, de communication, de dialogue puisqu'elle implique la participation
des deux interlocuteurs face à un même évènement. C'est ce que Wallon appelle le
"Dialogue tonique" en insistant sur l'importance des rapports toniques de la
mère et de son enfant : "Toutes les émotions : plaisirs, joie, colère, peur,
timidité... peuvent être ramenées à la manière dont le tonus se forme, se
consomme et se conserve". En effet, l'enfant commence par tout recevoir de sa
mère, ce qui fait qu'il reste sous sa dépendance étroite ; et les premières
relations toniques entre la mère et l'enfant vont s'exprimer pendant des
situations alimentaires, de maintien, le holding pour Winnicott, la manipulation
au cours des soins, le handling pour Winnicott.
Le père semble étranger au monde du bébé. Il paraît là pour protéger l'union
mère-enfant, cette sécurité affective, empêcher que des instances extérieures
viennent perturber les enjeux respectifs du désir de l'enfant et de la mère. Si l'enfant est d'abord lié à sa mère, très vite l'horizon social
s'élargit pour lui, notamment lorsque au cours de la première année arrive le
moment où certaines personnes de son entourage vont être distinguées par
lui. L'enfant va peu à peu mettre en place des relations, c'est-à-dire que son
désir va se porter sur des êtres ou des choses extérieures à son être. En
liaison avec cette ouverture progressive de son champ de perception, cette prise d'appui sur les objets
physiques (étayage), l'enfant va intérioriser, assimiler, modifier ce nouveau monde.
Les premières structures de sa personnalité, en particulier son Moi, vont
apparaître. En partant de la mère, sa première figure d'attachement, l'enfant
va différencier ce qui se passe autour de lui, repérer ce qui n'est pas sa mère
et des réactions précises vont apparaître. Face à la crainte, l'inquiétude de ce
qui n'est pas familier, il va rencontrer l'angoisse de l'étranger, ou ce que se
désigne en termes d'angoisse du huitième mois. Peu à peu, l'enfant va dans son entourage
construire d'autres figures d'attachement. Il va électivement positionner
certains adultes comme pouvant répondre à ses besoins. Si le bébé perçoit la
présence de son père par l'intermédiaire de sa mère, ou par un investissement direct,
il y aura pour lui l'introduction d'une troisième personne. C'est à partir
de ce tiers reconnu comme un "non mère", comme quelqu'un qui n'est pas sa mère
que commencera à se structurer la triangulation mère-enfant-père. Etre père,
c'est être présent et ressenti par l'enfant dans la triangulation.
Gare à l'amour fusionnel !
Pour grandir, s'épanouir et conquérir son
autonomie, l'enfant a besoin d'amour. On sait le rôle déterminant que jouent la
mère et le père dans la construction de l'identité de l'enfant. Toutefois,
une relation mère-enfant fondée sur la fusion risque de provoquer de vrais
dégâts. Car elle a toutes les couleurs de la passion, mais la passion n'est pas
l'amour, même si elle lui ressemble. Heureusement, l'attitude de l'homme,
celle du père qui sait faire barrage au penchant de sa compagne, saura manifester sa
présence, intéresser le bébé, permettra au trio de se constituer.
Sous d'autres cieux, dans d'autres cultures, on sait faire la différence
entre amour et passion. Ainsi, au Tibet, l'enfant est appelé "monsieur";
parce qu'il n'est pas considéré comme un appendice fusionnel de la mère, mais
il est un invité de
marque doté d'une personnalité qui se développera grâce à l'attention et l'amour qu'il recevra.
L'enfance
Le domaine de la recherche sur la paternité a été et reste toujours investi
par les cliniciens : psychiatres et psychanalystes soulignent que le père occupe
une position cruciale en tant que troisième partenaire qui vient rompre la
symbiose mère-enfant. Cependant, depuis une vingtaine d'années en France, les
psychologues et surtout des humanistes, ont commencé à se préoccuper des
compétences spécifiques du parent de sexe masculin dans la construction de la personnalité de
l'enfant et de l'adolescent.
Le rôle du père dans le développement socio-affectif de l'enfant
L'enfant devient attaché à son père très tôt, et comme le souligne J. Le
Camus (199 , p ), avoir un enfant, c'est important à la période qu'il appelle
"l'âge de la mère". Si Winnicott parle de mère"suffisamment bonne" qui
doit exercer sa fonction, par la tendresse, la sécurité, dans une symbiose mère-enfant, J.
Le Camus dit "Par sa position de tiers, le père se doit d'être suffisamment
présent pour introduire la distance nécessaire entre l'enfant et sa mère,
l'enfant et lui même". Dans une dynamique familiale qui ne serait plus
dyadique mais triadique, le père trouve sa place dans la triangulation et va se
poser entre la mère et son enfant. Selon M. Malher, le père a comme fonction
essentielle au cours de la deuxième année, de s'interposer et d'encourager la
séparation d'avec le corps de la mère, d'empêcher le ré-engloutissement de
l'enfant dans la fusion dyadique mère-enfant, et de fournir à l'enfant une autre
image que l'image maternelle, un repère différent. Ce contexte social différent
de la mère va mettre en jeu des processus et va introduire l'enfant dans le
monde des différences et dans l'univers social. Le père peut donc remplir le
rôle de figure d'attachement qui n'était auparavant accordé qu'à la mère, et
pour cela, il doit mettre en place un comportement sécurisant qui ne peut se
révéler que s'il s'implique effectivement et affectivement dans la relation avec
l'enfant. Le vecteur essentiel est le plaisir qu'expérimente l'enfant au
cours des interactions avec son père; celui-ci facilite le lien
attachement-détachement en terme de besoin d'exploration et d'autonomie.
Le rôle du père dans le développement cognitif
Il semble exister un point de rencontre entre la présence paternelle et les
performances cognitives de l'enfant. En effet, au cours des soins et des jeux
dit sociaux, le père privilégie certains canaux de communication, notamment les
canaux tactiles et kinesthésiques, par exemple, le jeu physique est préféré au jeu
d'objets, alors que la mère privilégie le canal visuel, par
exemple, lors d'une situation de change, la stimulation plus visuelle que
tactile. Chacun des deux parents affiche une façon différente et
personnelle d'émettre et de recevoir les messages. Cette bipolarité oblige
l'enfant à opérer très tôt des différences dans la nature des stimulations
reçues et à s'engager dans des opérations cognitives de repérages, de
mémorisation, de re-mémorisation, qui ouvrent la voie à l'activité de
catégorisation. L'exploration du jeu parent-enfant avec des objets se révèle
être une situation intéressante dans laquelle les enfants ont de nombreuses
opportunités d'apprendre sur l'environnement physique, sur la société à laquelle
ils appartiennent. Les analyses de différences individuelles dans la manière
dont les parents procurent une tutelle pendant l'exploration et le jeu, peuvent
procurer quelques indications sur la manière spécifique dont les interactions
mère-père-enfant peuvent influencer le développement cognitif. Ainsi, le père
a un rôle d'éducateur car il fait passer l'enfant dans les risques de la vie sociale et culturelle. Il encourage chez l'enfant l'autonomisation lors de la
résolution de problèmes, offre de multiples occasions de réagir à la nouveauté
et favorise chez l'enfant des stratégies de résolution de problèmes plus
innovantes. Le père, c'est classiquement quelqu'un qui se tourne vers l'enfant et qui
tourne l'enfant vers l'extérieur.
Le rôle du père dans la construction de
l'identité sexuée
Le père a une influence importante, notamment au moment où le petit enfant va
être capable de faire la différence entre les sexes et commencer à reconnaître son propre
sexe. Vers sa troisième année, l’enfant est animé par une
curiosité sexuelle très vive, son intérêt se concentre sur les différences
anatomiques des sexes et plus précisément sur le pénis. En effet, quand le
garçon découvre l’absence de pénis chez la fillette, il peut imaginer
qu'elle est privée d’un organe auquel il attache une importance majeure. Il
redoute alors de subir le même manque, d’être "castré"; d’où le complexe de
castration. Par
complexe Freud désigne un ensemble de représentations à forte valeur affective
lié aux relations interpersonnelles dans l’histoire de l’enfant. Un complexe
peut structurer tous les niveaux psychologiques, depuis les émotions jusqu’aux
conduites organisées. Le père doit donc être présent à ce moment là, pour servir
de modèle identificatoire au masculin, afin de permettre à l’enfant de comprendre
l’identité des genres, de faire la différence entre le masculin et le
féminin. Ainsi, l’enfant va être capable de différencier ses deux parents,
ces deux modèles différents. C’est à partir de l’imitation et de
l’identification à autrui, qu’il conquiert une conscience du Moi. Le garçon
va s'identifier au père, il s'approprie certaines attitudes et assimile en
quelque sorte le père à lui-même. L'enfant va intérioriser les modèles, les
repères que lui offre son entourage, ce qui lui permet à la fois, un
développement du Moi, une ouverture à l'autre, à la culture dont il fait partie;
bref, une socialisation.
L'identification au père est un facteur essentiel
dans la construction de l'identité et de la personnalité du jeune
garçon. Garçons et filles ne sont pas socialisés de la même
façon par le père et par la mère : ces différences correspondent aux stéréotypes
culturels relatifs au sexe, et l'enfant est modelé, adapté aux rôles que ses
parents lui demandent de remplir. En s'identifiant à sa mère, la petite fille s'approprie les
rôles que la femme selon sa culture, indique ou impose. Le garçon le plus souvent élevé par sa mère
dans notre société, a
plus de difficultés à mettre en place son identification au masculin. Le père représente pour l'enfant une
base sur laquelle pourra s'édifier toute authenticité, sa personnalité. Pour
cela, il faut que le père se mêle des soins à apporter à ses enfants, et qu'il
exprime son amour avec des regards, des mots, des gestes. Ainsi l'enfant, si
le père s'investit, profite quel que soit
son sexe, de deux systèmes dyadiques, mère-enfant,
père-enfant.
Cette phase d'identification est marquée également par un évènement d'une
importance capitale, ce que Freud appelle le complexe d'œdipe, qui correspond au
stade phallique ou génital (3-5 ans), où l'activité sexuelle de l'enfant est
tournée vers les zones érogènes et en particulier le phallus le pénis. On
constate chez l'enfant la masturbation et l'érection chez le petit
garçon.
Mais dans le complexe d'œdipe ce n'est pas l'instinct sexuel, mais
l'amour qui occupe le premier plan. Pour Freud, ce sont les sentiments
ambivalents qu'éprouvent les enfants à l'égard de leurs parents. En prenant
comme objet d'amour le parent de sexe opposé et comme rival dont il faut se
débarrasser, le parent du même sexe. Ainsi, le petit garçon est amoureux de
sa mère et par jalousie déteste son père. Il désire la posséder à lui tout seul,
se réjouissant de l'absence de son père, boudant quand il voit celui-ci
témoigner à sa mère quelques tendresses. Le petit garçon n'éprouve pas les mêmes
sentiments à l'égard de son père. Il voudrait plutôt l'éliminer, comme un
concurrent encombrant. En effet, le père dans le complexe d'œdipe est un
référent symbolique, un signifiant qui médiatise le désir de l'enfant et de la
mère, qui symbolise l'interdit de l'inceste. Il est ce que Lacan appelle le
signifiant du "nom du père", qui représente dans l'inconscient le père
symbolique, support de la loi. Il ajoute : "Il n'y a pas de question d' oedipe
s'il n'y a pas de père et inversement, parler d'œdipe, c'est introduire comme
essentiel la fonction du père". Le père apparaît comme un phallus rival,
jusqu'à cette découverte : c'est lui qui avait le phallus; et cette rivalité
phallique va se jouer à travers la privation, la frustration et l'interdit. Il
apparaît tout d'abord frustrant car il prive l'enfant de sa mère, de l'objet
supposé combler son désir. La frustration est la résultante imaginaire de la
privation et de l'interdit. Il est frustré quand il découvre que la mère est
dépendante du père; le père a l'objet qui comblerait la mère, ce n'est plus
l'enfant.
Même si le garçon garde son premier objet d'amour : sa mère; il va sortir de
l'œdipe par le phénomène de castration c'est-à-dire au moment où le petit garçon
une fois convaincu que la femme n'a jamais possédé de pénis, pourra se détacher
de sa mère, reporter ses désirs sur des objets extérieurs et se réconcilier avec
le père.
La plupart de ces évènements psychiques d'enfance seront alors oubliés à la
faveur d'une période d'arrêt dans le développement sexuel, entre la sixième et
la huitième année : la période de latence.
Le rôle du père dans la transmission de la filiation
En ayant une place légale auprès de son enfant, le père assure également une
fonction de transmission. En lui transmettant son nom, il inscrit l'enfant
dans une histoire, une lignée, ce qui lui permet de connaître ses origines et à
partir de cela , de se construire une identité. La présence du père, même si
elle peut se faire discrète, doit être signifiée à l'enfant par la parole de la
mère. Et du point de vue social la fonction de transmission de la filiation est
importante puisque en lui donnant son nom, il l'inscrit dans une histoire mais
lui donne surtout une place dans le monde social, l'ouvre vers la vie
culturelle, sur le monde, et lui donne les éléments de son identité
sociale. Quand un homme n'assume pas sa fonction en ne donnant pas de nom
signifiant à son enfant, il y a risque symbolique de marginalisation pouvant
provoquer des troubles identificatoires par défaut de repérages dans l'ordre des
générations. Comme le dit Bachelard : "Nous amassons tout notre être autour
de notre nom", ce qui signifie que le nom que transmet le père à l'enfant,
marque l'appartenance à un groupe. En s'identifiant à la lignée à laquelle il
appartient et qui lui servira de modèle, de référence, de passé, l'enfant pourra
agir en son propre nom et connaître ses origines. Si autrefois le nom de la
mère et le nom du père étaient en concurrence dans notre société; une loi a été
voté en 1985 qui donne à tout individu la possibilité de porter le nom de ses
deux parents. Par conséquent, le nom de l'enfant s'acquiert par la filiation,
l'enfant légitime prend le nom de son père. L'enfant naturel porte le nom du
premier de ses parents qui l'a reconnu. Si la reconnaissance a lieu par les deux
parents simultanément, l'enfant porte le nom du père; mais il peut également
porter les noms des deux parents. Ce nom patronymique ou nom de famille
permet à l'enfant d'être un individu parmi d'autres au sein d'un groupe
social. Il est surtout important pour justifier aux yeux de l'enfant qui il
est, ce qu'il se sent être et qu'il appartient à une lignée, à une famille, à la
société.
Dans l'antiquité, chez les romains, la matrone posait le bébé par terre et le
père ne devenait père que s'il acceptait de relever le bébé. Sinon, on exposait
le bébé qui mourait presque toujours. En relevant l'enfant, le père lui
donnait sa désignation sociale. Gardien du patrimoine, il le nommait, lui
donnait une histoire, un passé, mais c'est en l'éduquant qu'il tissait les liens
d'attachement.
Comme le dit Wallon : "L'être humain est par nature un
être social". Toutefois, pour se socialiser, il faut un contact avec
l'extérieur, et le père est justement ce qui est étranger à cette bulle
englobant la mère et son enfant. En s'introduisant dans la triangulation, le
père prend sa place auprès de l'enfant dés les toutes premières années de vie de
ce dernier. Même si la symbiose maternelle apparaît comme une nécessité
vitale, le père pré-œdipien existe pour l'enfant hors fusion maternelle et à
distance de l'enfant. Et toutes les exigences de proximité, d'affection et
d'engagement précoce sont compatibles avec celles d'incitation à la séparation,
à l'identification, à l'indépendance, à l'autonomisation et à la
socialisation. Ainsi, même la prime enfance à la dyade mère-enfant dans la
disponibilité émotionnelle, dans cet autre que la mère, le père joue donc un
rôle et des fonctions déterminantes dans le développement global du jeune enfant
et dans son devenir d'homme ou femme ayant un rôle à assurer dans la
société.
L’adolescence
A la quête d'une identité Tout au long de sa
vie, l’homme doit franchir plusieurs étapes. En continuité avec l’enfance, un
autre passage fondateur, un temps de préparation et de construction doit être
traversé. Fondateur, ce passage l’est par la nature. Les transformations
qui se manifestent, si elles opèrent en continuité avec l’étape antérieure,
ne sont pas tout à fait nouvelles. Elles conditionnent
l’avenir du jeune homme et de la jeune femme, de l’adolescent qui n’est plus un
enfant et qui n’est pas encore un adulte. On peut caractériser cette période
de l’adolescence par la difficulté d’être.
L’adolescence arrive avec la puberté, lieu de transformations physiologiques
rapides qui s’accompagne de phénomènes nouveaux. L’adolescence ne peut pas se
comprendre sans référence à l’enfance car elle en réactive certains
processus. La personnalité bien organisée et orientée, que l’enfant s’était
forgée auparavant, est brutalement remise en question par un état de tension, une
charge énergétique pulsionnelle qui se manifeste au moment
de la puberté. Même si l’enfant est plus conscient de sa sexualité, il prend
à nouveau l’un de ses parents comme objet du désir et l’autre comme objet rival
véritable. Le complexe d’œdipe est alors réactivé. Mais par réaction,
l’adolescent va tenter de se détacher des objets d’amour infantiles,
c’est-à-dire de ses parents. Il transforme pour se défendre ses sentiments
pour eux, en leur contraire (ambivalence), l’amour en haine, l’admiration en
mépris. Il évoque la mort, il fait le deuil de ses parents de son enfance et
subit alors une réelle perte. Privé de ses parents, d’objets dans le monde
extérieur, la libido va se tourner et se fixer sur lui-même : narcissisme,
susceptibilité, agressivité, contemplation du Moi... Cela signifie que la libido détachée
des parents reste sans emploi. En attendant qu’elle s’investisse sur un nouvel
objet d’amour, elle va rester fixée sur l’adolescent lui-même. Le Moi est alors
choisi comme objet d’amour. C’est ce que l’on appelle le narcissisme adolescent
qui sert à l’adolescent à manifester son indépendance. Ce narcissisme peut
également s’opérer sur de nouveaux objets, qui vont jouer à la fois de
substituts parentaux et d’objets d’amour transitoires. L’adolescent va alors
rechercher dans l’autre, un autre Moi qui ressemble au sien. L'adolescent va
également passer de façon progressive de l’égocentrisme à la découverte de
l’autre, du narcissisme à la découverte de la différence des sexes, vers une
sexualité adulte. Toutefois l’adolescent a peur devant ses nouvelles
pulsions, ses nouvelles possibilités, ses instincts trop puissants et cette
lutte contre les pulsions va entraîner une modification de son caractère et de
son comportement : agressivité, instabilité de caractère, fluctuation de
l’humeur, mésestime de soi... En fait, la remise en cause de l’image du
corps, l’orage pulsionnel, la perte des attachements de l’enfance et la
constitution progressive d’une sexualité adulte font interroger l’adolescent sur
son identité. Cette quête de l’identité personnelle consiste pour
l’adolescent à se différencier et à se singulariser, mais en même temps à
s’intégrer.
Le milieu familial dans la formation de la personnalité est important mais il
n’est pas le seul à assumer la socialisation de l’adolescent. C’est l’extérieur
qui sollicite l’adolescent et le socialise. La famille est vite désertée pour le
quartier, les amis, la bande,... La famille a perdu ses fonctions
traditionnelles. Qu’advient il alors de la famille, du père qui
accompagne l’enfant dans sa construction dès son plus jeune âge
? L’adolescent n’a-t-il plus besoin du pèrei pour s’affirmer ?
Qu'attend
l'adolescent de son père ?
Dans cette période, le père joue un autre rôle. Il n’est plus celui qui
transmet, sépare, initie, celui auquel on s’identifie, mais il devient celui qui répond aux
besoins d’ affection et de sécurité de son fil et de sa fille. Il procure aide
et soutien affectif et matériel. Il aide à affronter la vie.
Pour certains adolescents, la famille reste un point d’appui où ils ont
besoin d’être accepté et reconnu surtout à un âge où ils sont en quête d’une
identité, de leur identité. L’adolescent demande tout à son père,
c’est-à-dire tout ce que quelqu’un en charge d’assumer cette fonction peut
lui donner. Etre
père d’adolescent est difficile et complexe. En effet, le père doit être un
idéal, un modèle et doit aimer l’adolescent, lui parler en faisant cas de lui
comme une personne à part entière. Il doit être présent et avoir une parole
qui compte, face à celle de la mère, et pour la mère. Et en même temps, il
lui demande de le laisser aller ailleurs, loin de lui, de l’aider a devenir.
Ces demandes, ces attentes peuvent varier selon le sexe. Pour les jeunes
filles, la mère dont elles ont à se séparer, est leur objet d’identification et
en s’identifiant à la mère, ce qu’elles recherchent, c’est l’amour du père.
C’est un amour à elle, adressé en tant que tout dévoué à une future femme. Ce que le garçon attend du père,
c’est une affection qui est celle d’un modèle et
qui le guidera sur le chemin de devenir homme : « guettant la confirmation de ma
réalité d’homme », écrit G. Corneau. Ainsi, l’autorité de la parole du père,
qui permet au fils, à la fille, de quitter une position d’enfant, qui
s’accompagne d’une demande d’amour qui permettra au garçon de se reconnaître
homme, et à la fille, de se reconnaître femme. Et cette parole effective, assurée;
chacun fille et garçon pourra aller vers son avenir, en quittant à son tour
l’enveloppe paternelle.
Les parents à l’adolescence de leurs enfants ont à devenir lecteurs de
signes, et à interpréter les actes car c’est le plus souvent sur ce mode, celui
du passage à l’acte que les adolescents manifestent leur difficulté d’être.
Fugues, anorexie, violence, boulimie, toxicomanie, drogues et stupéfiants,
accidents et incidents, sont des modes ordinaires de dire quelque chose, autres
choses, d’appeler, de signifier à l’entourage ce qui se passe.
Paternité et transformations sociales
Dans toutes les sociétés qui connaissent des transformations difficiles et
des bouleversements économiques, sociaux, familiaux, juridiques et culturels,
c'est surtout la fonction paternelle qui est affectée. Trois lignes de
force caractérisent ces ruptures : celle qui va de la puissance paternelle à
l'autorité parentale, celle qui suit les progrès des sciences biologiques et
leurs introductions dans les procréations dites médicalisées et enfin, les
multiplications des formes de familles. En bref, la société favorise une paternité déstabilisée,
fragilisée sur le plan idéologique, politique, légal, économique, biologique et familial.
Les pères face à la justice, quelques repères chronologiques : évocation
des lois de la puissance paternelle à l'autorité parentale
Le statut actuel du père s'inscrit dans un contexte marqué par les
transformations profondes des formes familiales. Ce bouleversement se manifeste
sur le plan juridique.
Ces lois montrent les profonds fracas qui marquent aujourd'hui le droit de la
famille. En donnant à la femme la place qu'elle revendique, il y a un
bouleversement des modèles familiaux. Depuis les
années 80, ce qui tend toutefois à dominer, c'est la notion d'intérêt de
l'enfant dépassant celle des intérêts d'adultes.
Le code civil de 1804, influencé par l'époque, avait fait appel au concept de
puissance paternelle et consacrait la prépondérance du père sur la mère en matière
d'autorité exercée sur les enfants. Le père était institué en chef de famille;
c'était à lui que revenait toutes les décisions juridiques concernant les
enfants. La loi Naquet de1884) qui a judiciarisé le divorce, maintenait
la puissance paternelle, tout en investissant les mères de la charge des
enfants. En 1975, les mères ont gardé leurs prérogatives sur les enfants,
mais les pères ont perdu tout contrôle. Les changements sociaux liés au développement du
travail féminin ont amenés à reconsidérer la place des femmes au sein de la
famille. Dés le début des années 60, des textes se sont succédés, visant
tout de même à
rééquilibrer les droits des deux parents que la loi de 1975 sur le divorce a
parfaitement bousculés.
En 1965, une nouvelle loi sur les régimes matrimoniaux marquait une étape
importante dans l'évolution des rapports de pouvoirs entre mari et femme
En 1970, la loi substituait au concept de puissance paternelle celui d'autorité
parentale. Elle visait l'égalité entre la mère et le père.
En 1972, une nouvelle loi sur la filiation reconnaissait un statut identique aux
enfants légitimes et aux enfants naturels. En 1975, "le divorce par
consentement mutuel" permettait aux époux de se séparer équitablement, mais
laissaient les parents dans la guerre des responsabilités sur les enfants. En 1985, une loi
était votée pour donner à tout individu la
possibilité de porter le nom de ses deux parents. En 1987, la loi Malhuret
correspondait enfin au souci de permettre à un enfant de garder ses deux
parents même après un divorce. Cette loi rédigée principalement sur la
demande d'association de pères divorcés, venait réformer la loi 1970 qui avait
conféré aux mères les privilèges de l'autorité parentale exclusive.
Edito
Depuis trois décennies , on ne compte plus les films ou les livres, les
conférences qui tournent autour de la question du père.
On s'interroge alors : Qui est le père ? Quelle est sa place ? Quel est son
rôle ? Quelles sont ses fonctions ? Où sont passés les pères aujourd'hui ? Quel rôle
joue-t-il dans le devenir de leurs enfants ? Pourquoi se plaignent-ils ? Que
réclament-ils ?
C'est dans le cadre d'une paternité en transformation depuis plus de trente
années qu'il faut replacer la question du père. S'il a beaucoup perdu de
son autorité légale, ce n'est pas sans avoir révélé son importance dans son rôle de transmission du nom à
l'enfant, son rôle de séparation du corps de l'enfant à celui de la mère,
celui de la différenciation apparaissant comme un modèle masculin, différent de celui de la
mère ; celui d'initiation et d'éducation de l'enfant. Le manque de père
laissant des enfants en très grande souffrance, il apparaît d'autant p^lus
cruellement que c'est lui qui influence de manière
décisive le développement global de l'enfant et son intégration dans la
société.
Introduit très tôt dans la dyade mère-enfant, cet ensemble dans
lequel fusionne la mère et son enfant, cet homme, ce père donne son nom à
l'enfant, se pose entre la mère et son bébé, se pose comme modèle
d'identification, avant de jouer sa fonction oedipienne. Il peut alors aider
l'enfant à se détacher de sa mère afin de l'inscrire dans une lignée. Il
aide l'enfant à se constituer une identité et à dépasser les difficultés et les conflits conscient
et inconscients de son existence. Cet engagement paternel précoce dynamisant
l'éveil du développement global du petit enfant ne suffit pas. Il faut également
que le père soit présent à la puberté où l'adolescent en quête d'une identité.
l'adolescent a besoin de se confronter à ses deux parents pour se constituer de manière authentique
une personnalité équilibrée.
La paternité est aujourd'hui un de ces enjeux où se nouent les bouleversements
économiques, sociaux, familiaux et culturels, avec des difficultés spécifiques. Trois lignes de forces
caractérisent ces ruptures, ces transformations :celle qui va de la puissance
paternelle à l'autorité parentale, celle qui suit le progrès des sciences
biologiques et leur introduction dans les procréations dites médicalisées
(insémination artificielle) et celle enfin, d'une multiplication des formes de
la famille (foyers monoparentaux, recomposés, éclatés,...), avec la baisse
des mariages et l'augmentation des divorces. les pères sont souvent en difficultés,
écartés judiciairement, ou absents.
Que se passe-t-il alors quand le père est imprésent ? La mère qui élève seule
les enfants, peut-elle assumer deux rôles :celui du père et de la mère ? Si la
mère assure l'affectivité, la sécurité et la tendresse, qui va alors fournir la
fermeté, l'autorité résistante ?
Ce qui est certain, c'est que la place du père est aujourd'hui mise en
danger dans les séparations et divorces alors qu'elle est reconsidérée pour
ses valeurs complémentaires à celles de la mère. Pourquoi pas l'inverse ?
Présence et absence du père
Absence du père : signification et conséquence de cette carence
Les foyers français où le père est absent sont innombrables. Combien y
a-t-il d'enfants qui le jour de la rentrée des classes marquent sur la fiche
demandée par l'institutrice, "de père divorcé ou séparé", et qui interrogés répondent que
leur père est parti, qu'ils ne le voient plus ou seulement de temps en temps ?
Combien sont-ils encore à vivre sous le regard d'une photo agrandie de leur père mort d'un
accident ou d'une maladie, la vie figée comme l'agrandissement ? Certains
pères sont en prison; certains enfants sont fils ou filles de pères inconnus, de mères célibataires,
et portent le nom de leur mère. Comment parler alors de l'absence du père ?
Peut être en rappelant qu'il est nécessaire pour l'enfant, en relevant ce
qui arrive quand le rôle du père n'est pas normalement tenu. Ou comme le
souligne A. Legalll (1975,p69) reconnaître ce qui devrait être évité et ce qui
pourrait être recherché.
On entend partout, en psychologie et en pédagogie que l'enfant a besoin de
ses deux parents pour se construire. Jusqu’à 6 ans, il est nécessaire que
l'enfant ait une vie très organisée, avec des limites et des directives précises
Il n'est pas assez mûr pour contrôler ses actes et ses sentiments, et a besoin
d'un cadre sécurisant, de ses parents.
A l'adolescence, la présence d'une personne du même sexe se révèle nécessaire
pour la construction de l'identité, pour devenir homme ou femme. Ainsi,
lorsqu'un parent disparaît à la suite d'un divorce, d'un décès, il laisse une
place vide dans le système familial.
Comment réagit l'enfant face à cette place vide ? Que se passe-t-il quand
un des parents est absent ?
Les absences physiques
La maturation de l'enfant passe par la reconnaissance du père. Cette reconnaissance est nécessaire à la liquidation du complexe d'œdipe, à
l'identification du garçon au père et de la fille à la mère. Les difficultés
issues d'une absence prolongée du père risquent de gêner beaucoup
l'identification. Même si le rôle du père n'est pas d'être toujours présent, son
statut veut qu'il soit le lien majeur et efficace entre le monde social et le
monde familial. Il implique également un rôle de présence générale, de direction
globale, de référence implicite et non d'une présence totale. Toutefois, de
très longues absences par semestre ou par années portent des inconvénients
manifestes. Tout doit être fait par la mère pour préparer quel que soit son
âge, au prochain retour du père dans l'intimité conjugale. Cette absence peut
être compensée dans la parole de la mère. A elle de parler de lui, de faire
parler de lui, de rappeler des souvenirs, ses récentes présences, son travail,
sa valeur d'homme. Le silence est porteur de doutes. Certains ménages,
voyageurs de commerces, travailleurs en déplacement, officiers, marins, pourraient ainsi résoudre le problème du père absent physiquement au
quotidien ou à long terme. Ils n'y parviennent pas. Il faut dire que dans ces
cas, la mère porte
une grande et lourde charge à elle seule et elle ne se sent pas capable
d'assumer ces deux tâches aussi différentes.
Quand le père est absent dans la semaine
Chez les X, le père, routier, téléphone régulièrement deux fois par semaines
chez lui, et parle avec ses enfants et leur mère. Les conversations portent aussi
bien sur une soirée de télévision, une difficulté scolaire, sur le récit d'une
dispute. A voir comment les enfants se disputent le téléphone, on imagine
qu'il n'y a pas de l'autre côté du fils, un juge d'instance, mais un homme
intéressé par sa vie familiale et désireux d'y participer.
Quand le père s'en va en mer...
Les familles de marins de la "grande pêche" ("pesca altura") ont été observés
en Galice par le Docteur Carrero Martinez : "aussi bien pour le marin que pour
l'émigrant en pays étranger, le retour du père au foyer constitue toujours une
situation délicate.
Durant leur absence, ils ont idéalisé la terre et ceux qu'ils y ont laissés, ils
risquent ainsi des déceptions au retour de telle sorte que peu après le
débarquement, au lieu de tranquilles vacances de récupération et de repos, il
s'agit d'une période tourmentée de récriminations familiales, d'éloignement
affectif à l'égard des enfants et d'une épouse exigeante et souvent hostile"
Quand le père est décédé
La mort du père contribue dans tout les cas, un choc redoutable pour l'enfant
et pour tous les enfants. Toutefois, l’événement doit être situé par rapport à
trois données importantes : la fatalité de la mort et la résignation qui
l'accompagne, la personnalité de l'enfant et l'attitude de la mère. En
lui-même, le décès est ressentit par l'enfant et par la mère comme un événement
sans recours quelconque. Il laisse une peine profonde. L'enfant a l'intuition
qu'il aurait pu être évité; et aussi douloureux qu'il soit, le décès ne provoque
pas toujours de réactions pathologiques. On doit relever pourtant quelques
exceptions à cette règle. Elles sont significatives. Des circonstances
particulièrement dramatiques de la mort du père, paraissent mettre en un
extraordinaire relief certaines réactions qui sont peut être toujours présentes
dans les conséquences psychologiques du décès. D'après J. Generaud,
éducateur, qui a observé les carences paternelles et les réactions des enfants
et des adolescents dans un institut médico-pédagogique, pense que la valeur
dramatique est liée précisément, à la situation affective dans laquelle se
trouvaient les enfants de l'IMP : la perte de leur père était d'autant
traumatisante que la mère était insuffisante ou, en tout cas absente. Alors
l'enfant n'avait plus d'autre ressource que de réfugier dans un monde de rêve où
il pouvait encore quelque temps, parler de son père au présent. La mère doit
accompagner l'enfant dans son chagrin. Elle doit s'associer au souvenir.
Generaud, signale que le modèle faisant défaut, la mère ne pouvant sans
exception, le suppléer que dans une modeste mesure, l'enfant s'en trouve très
affaibli : il n'a plus ni guide, ni point d'appui, ni référence. L'enfant
supporte cette absence au travers d'actes ou de paroles conjuratoires. Il
n'est en aucun cas possible que la mère incarne le statut et le rôle affectif du
père. Le tenter c'est risquer de n'apparaître ni comme le père, ni comme la
mère, mais comme une sorte de mixte sans visage et sans définition. Qu'elle
demeure plutôt la mère et qu'elle rende aussi présente que possible la figure du
père disparue.
La mort du père, se parle au passé. Ce qu'il a dit, aimé, partagé, se vit au
présent et se mémorise pour demain. C'est peut être cela l'immortalité de
ceux qui ont des personnes pour les aimer et pour se souvenir.
Témoignage d'une jeune maman
"Mon mari est mort il y a un an, et ma fille de huit ans, Christine semble
avoir accepté cette idée du jamais plus..." Ainsi la maman de Christine
explique qu'elle souhaite garder, au delà de la mort, la vie et le dynamisme du
mari, du père, pour qu'elle est l'enfant fassent fleurir, en parlant de lui et
en continuant à penser à lui, des roses, du lilas,... Elle ne veut pas
d'immortelles sèches et figées, un jour poussiéreuses mais que personne n'ose
jeter. Des fleurs fraîches pour un bouquet et rappeler à l'enfant qu'elle a
été voulue par son père et par sa mère; raconter avec les grands parents des
souvenirs de quand le père était petit; conter une anecdote en visitant un lieu
connu; sourire en se rappelant une blague, être ému en se rappelant un geste...,
aider Christine à se souvenir de son nom de famille, ce nom qui lui a été donné
par son père.
Quand les parents se séparent
On peut considèrer que chaque année 200 000 familles sont concernées par ce
problème.
Longtemps
les mots : séparation ou divorce ont évoqué presque systématiquement souffrance,
déchirement, malaise,... à parents divorcés on associait enfants traumatisés.
Or, la séparation est devenue à ce point fréquente qu'elle apparaît de nos jours
moins traumatisante pour les enfants qu'il y a quelques années. Tout se passe
en apparence comme si les enfants, les
adolescents surtout, s'adaptaient en s'imprégnant des règles
et des normes que les adultes véhiculent.
Cependant les enfants vont être d'abord les témoins de la rupture progressive ou
brutale du lien qui unissait leurs parents et qu’ils croyaient indestructible.
La relation triangulaire dans laquelle ils vivaient se trouve tout à coup
menacée. Ils assistent à l'effondrement de leur "château de cartes" familial.
La décision a été prise et mûrement réfléchie, les enfants en ont été
informés et les parents les ont plus ou moins préparés à ce qu'il allait se
passer. Des problèmes profonds vont alors se poser. Les conflits étouffés
ou ouverts que le déchirement du couple ne manque pas de provoquer,
sont sans doute encore plus pénibles pour les enfants, quel que soit l'âge, que
la décohabitation parentale. Les scènes, les accusations, les condamnations réciproques,
les langages violents ou acerbes, blessants ou infériorisants, sont des
blessures qui laissent
des traces dans les personnalités juvéniles, des traumatismes lourds. Il serait
bon que les parents qui séparent conçoivent le véritable drame qu'ils installent dans
certaines personnalités juvéniles et s'efforcent d'expliquer autrement mieux leur séparation en
sauvegardant à la foi l'image de soi et la réputation de l'autre parent.
Après la séparation, la
question prioritaire est presque toujours de savoir avec qui les enfants vont vivre
au quotidien. La nouvelle organisation familiale entraîne des remaniements.
Parfois, il faut déménager, quitter son quartier, sa ville, voire même son pays.
La maison n'est alors plus la même, il reste une place vide Dans la plupart
des cas c'est le père qui est absent, manquant. En effet, en France, après
un divorce, les pères n'ont la charge de leurs enfants que dans 9 à 10%
des cas et plus de 45% des pères ne revoient plus jamais leurs enfants.
Quand on sait l'importance de la figure paternelle dans la structuration de
l'enfant, on peut avoir des craintes très fondées sur l'évolution de la
jeunesse. Il convient de parler de vide , d'absence et de considérer
cette perte importante pour l'enfant, comme cause de symptômes d'ordre corporel chez le tout petit,
comportemental chez les plus grands. Rhino-pharyngites, fatigues, baisse de
rendement scolaire, vols, fugues,. et combien d'autres appels déguisés ou non. Bien malheureusement, les enfants concernés par ce problème,
constituent l'un des principaux réservoir où se recrutent les délinquants, les
toxicomanes, dont la proportion grandissante au sein de notre groupe social est
une menace à laquelle la société tarde à répondre.
Une voie de traitement de ce problème : La médiation familiale dans le
maintien du lien avec le père
Depuis quelques années, des centres de médiation familiale ont été créés en
France. Leur objectif est d'aider le groupe familial dans les difficultés
pratiques et relationnelles qu'il rencontre à l'occasion de la séparation, avec
en priorité l'intérêt de l'enfant. La médiation familiale se situe à l'intersection de
trois champs qui sont : le juridique, le psychologique et le social. Le
médiateur, une tierce personne non impliquée dans les différents, intervient
pour aider à rétablir une communication constructive entre conjoints ou
concubins. Il les incite à trouver par eux-mêmes les bases d'un accord durable
et mutuellement acceptable.
Selon les statistiques établies par J. Dahan, médiatrice familiale à la
maison de la famille et de la médiation de Paris; il apparaît qu'à la suite de
ce processus, 30% des couples décident de reprendre la vie commune. On voit
donc, à quel point, la médiation familiale favorise la prise du sens du couple
autant dans ce qui a pu la constituer que ce qui a pu l'amener à se dissoudre.
C'est aussi un processus qui favorise la maturation (assumer de pouvoir aller
voir à l'intérieur de soi) de chacun des deux partenaires.
N'est ce pas là, le plus beau cadeau que l'on puisse faire à son enfant ?
Les absences morales
Plus encore que l’absence physique du père, son absence morale ou sa distance
psychologique sont péniblement ressenties par l'enfant. Certains pères ne participent pas ou brièvement à la vie
familiale. Parce qu’il devient de plus en plus difficile ou pénible d’y être
présent; bien des pères, par ailleurs surchargés de tâches ou de
responsabilités, s’abritent dans l’inattention familiale.
Déjà apparaissent des troubles dans la relation triangulaire lorsque les
enfants jusqu’à l’adolescence n’observent pas la volonté de présence et de
participation du père, leur modèle, leur référence. C’est donc peut être une
démission des pères devant les difficultés de leur rôle présent, qui incite
certains d’entre eux à s’éloigner, à pratiquer la fuite.
Par conséquent,
quand une place reste vide dans le système familial à la suite d’un décès, d’un
divorce, l’enfant souvent est attiré par cet espace libre prés du parent qui
reste et avec qui il vit maintenant. Certains vont avoir tendance à prendre
la place du conjoint, du confident, du soutien; protégeant son parent des
sentiments dépressifs. Surtout si le père ou la mère pour combler ce vide, se
replie sur son enfant dans une relation exclusive, possessive. Une mère se
retrouvant seule avec un enfant en bas âge peut être amenée à surinvestir et
reproduire la dyade de la première enfance. Or cette dyade doit être rompue
petit à petit par l’amour que la mère a envers d’autres personne, le père de son
enfant ou l’homme avec qui elle vit. Si elle se prolonge, elle freine, étouffe
ou même empêche l’enfant de faire des expériences qui lui permettent de se
construire, d’évoluer en créant des relations nouvelles. De plus, l’enfant
aura alors tendance à surévaluer le rôle de son unique parent qui intervient
dans toutes les situations, qui règlent tous les problèmes et à s’identifier à
lui. Si le parent est de sexe opposé, le garçon pensera qu’il faut être une
femme pour être quelqu’un de valable et la fille qu’il faut être un homme.
C'est par là que semble se favoriser le développement d’une identité homosexuelle.
Ainsi, il faut que la mère joue son rôle et qu’elle laisse le rôle du père au
père, ou à un homme. Qu’elle définisse cette place vide par la parole, les mots,
qu’elle résolve le problème du père absent physiquement quotidiennement ou à
long terme; ou encore qu’elle exprime son absence morale.
Les diversités familiales
Le foyer
monoparental
Un foyer monoparentale comme son nom l’indique, est une foyer composé
d’un ou plusieurs enfants vivant avec un seul parent. Apparu en 1975, le
terme inadapté de "famille monoparentale" venait alors remplacer les expressions :
parents isolés, parent unique, père ou mère
célibataire, fille mère. Cependant, on peut diviser les foyers monoparentaux en deux catégories :ceux
dans lesquels le parent est vraiment seul,
isolé à la suite d’un décès, d’une séparation, d’un divorce ou par le désir
d’avoir un enfant pour soi tout seul; et les foyers où le parent n’est qu’à
moitié seul, dans les cas d'unions libres où les parents vivent séparément.
Extrait d'une publication des cercles féministes des années 80
Parents seuls : 85% des parents seuls sont encore des femmes. La mère qui se retrouve seule
est confrontée, dans la majorité des cas aux surgissements de problèmes
financiers, l’obligeant à s’investir davantage dans son activité
professionnelle. Mais diminuer son temps en famille accentue les difficultés à
gérer la vie domestique et parentale. Certaines femmes ne travaillent pas et les
problèmes financiers sont encore plus aigus. Certaines, sont handicapées par
rapport au rôle disciplinaire qu’il leur faut exercer.
Rappel : INSEE, données sociales, en 1990. Le nombre de familles monoparentales a considérablement augmenté au cours de
la seconde moitié du 20° siècle. En 1962, elles représentaient 9,7% des
familles avec enfants; parmi les parents seuls, plus de la moitié étaient veufs
ou veuves. En 1966, a été fondé le syndicat
des "familles monoparentales". En 1997, ces foyers représentaient 12,5% des familles
françaises avec enfants, 57,5% étaient des parents divorcés ou séparés, 23,5% étaient veufs
ou veuves, et 19% étaient célibataires.
Les courbes récentes nous font découvrir que les foyers monoparentaux en
France ont plus que triplé en l'espace de trente années.
Quand le père reste seul
Quoi qu’il en soi, lorsqu’ils se
retrouvent seuls, homme et femme dépensent une énorme énergie physique et
psychique car ils doivent gérer en plus de leurs sentiments personnels d’échec
et de culpabilité, toutes sortes de tâches domestiques, éducatives, scolaires
qui étaient avant partagées. Ils souffrent d’un sentiment d’isolement, du
manque de temps et d’argent. Pour certains, la fatigue et la solitude les mènent
au découragement et ils se laissent passer par les événements. Pour d’autres,
l’absence du conjoint permet de faire l’expérience de nouveaux rôles avec leurs
enfants qui apparaissent plus épanouissants. Certaines femmes apprécient de
disposer de ce que l’on appelait la place de l’homme; réciproquement, certains
hommes sont très fiers de leur rôle de « papa- poule ».
Le couple
"recomposé"
Pendant longtemps, les divorcés n‘ont pas osé « refaire leur vie ». D’abord
par honte sociale, le divorce était mal considéré; puis par peur des
complications, on disait que vivre avec des beaux-enfants était difficile, que
cela se passait toujours mal et qu’un deuxième échec suivait le premier avec
double dommage pour tout le monde, en particulier avec les enfants. De nos
jours, la société a évolué, elle est plus permissive; aussi les couples
divorcent et se recomposent de plus en plus. Un enfant élevé par un autre
couple que celui qui la engendré n’est donc pas une nouveauté en soi. Ce qui est
nouveau, c’est la fréquence croissante de ce phénomène et surtout que les deux
parents biologiques soient vivants.
La recomposition familiale remet en question l’idée que nous avons de la
famille. Elle nous interroge sur l’alliance, sur la fratrie, sur les liens
inter-générationnels,... Traditionnellement, les relations entre les membres
d’une famille sont régies par deux modes de reconnaissance : l’alliance qui unit
l’homme et la femme et la filiation qui unit biologiquement les enfants à leurs
parents et à leurs frères et sœurs. Il n’y a pas d’autres moyens de rentrer dans
une famille.
Dans les nouvelles configurations familiales entrent tout à coup des personnes
qui, hier encore n’avait rien à voir avec la famille de départ. Entre
beaux-parents et bel-enfant, la filiation n’est pas biologique mais affective et
éducative.
Ainsi, les liens ne sont pas simples à définir pour les enfants,
qui ont maintenant deux familles : une famille biologique, généalogique ,
dissociée et une famille réelle dans laquelle ils vivent tous les jours.
L’enfant se construit par identifications successives, mais aussi par
l’appartenance à un groupe et les enfants de familles mosaïques ont parfois du
mal à repérer cette entité.
Les membres de la famille nucléaire ont d’emblée
un sentiment d’appartenance symbolisé en particulier par le nom patronymique que
tout le mode porte. Dans la famille composée, c’est tout juste si chacun n’a pas
son propre nom.
Quand le groupe se modifie, il y a des apparitions et des
disparitions d’adultes, d’enfants, d’histoire, de systèmes de valeurs, de rôles
et de places; chaque famille doit sacrifier certaines composantes de son
fonctionnement et en accentuer de nouvelles. Il faut alors pouvoir supporter de
perdre la cohésion antérieure du groupe et avoir la force d’en construire de nouvelles.
Pour
l’enfant, cet effortl est complexe parce que le sentiment d’appartenance est
marqué par des séquences d’absences ou de présences et parce qu’il a deux
espaces vitaux à gérer. Par ailleurs, ces bouleversements l’amènent à se poser des
questions sur ses racines : Qui je suis ? D’où je viens ? Je suis comme qui ?
Qui est qui ? Suis je obligé d’aimer tout le monde ?
Comme dans toute vie de
famille, ce sont les relations affectives qui dominent; mais, l’une des choses
les plus difficiles à gérer pour l’enfant, outre les discordes
parentales, ce sont les divergences sur le plan éducatif. Cela pose problème quand les
règles et valeurs sont différentes dans les deux familles. Il est nécessaire de bien les
préciser et de s’y tenir fermement afin que les enfants apprennent à se
contrôler différemment; sinon, ils seront tentés de les faire jouer l’ une
contre l’autre.
Il faut reconnaître que tout cela n’est pas facile pour
l’enfant, même s’il a de grandes capacités d’adaptations.
Certains parents
changent souvent de partenaires, ils forment alors des couples qui vivent au
présent en ne cherchant qu’une satisfaction immédiate. Ces beaux-parents de
passage se succèdent dans la maison où vit l’enfant. Les sociologues parlent
alors « familles à compositions changeantes ». Aucun sentiment d’appartenance ne
se construit, car les liens sont trop précaires, aucune habitude de vie ne
s’établit, aucune relation avec l’enfant ne se développe puisque la règle est la
mouvance, souvent depuis plusieurs générations. Dés que l’un des deux dans le
couple se heurte à la différence de l’autre et à son désir, la seule issue est
la séparation. Rien d’étonnant alors si les enfants se sentent perdus, certains tentés parfois par la fugue.
L’arrivée du beau parent
Le beau parent est cette personne qui surgit brusquement dans la vie de
l’enfant et même s’il peut être une bonne figure identificatoire et éducative,
ce n’est pas sans lui poser quelques problèmes.
Il est effectivement important de
ne pas se substituer au vrai parent, de ne pas vouloir le remplacer, même s’il est loin
ou absent. Se prétendre père ou mère de ses beaux- enfants, sous prétexte qu’on
arrive dans leur famille est une erreur que les enfants font payer à leur
manière.
Parfois plein de bonnes intentions, le beau parent veut réparer la
faillite du père ou du parent absent. Mais le bel enfant réagit toujours avec sa violence, parce que ce parent reste très présent dans sa tête, même s’il
ne donne pas signe de vie.
Il est donc important de respecter
l’investissement affectif de l’enfant à l’égard de son père ou de sa mère
absent, car ils sont des ancrages affectifs inscrits dans son histoire.
Le
rôle du beau-parent est différent de celui d’un parent; sa relation à l’enfant
est additionnelle, complémentaire et non concurrente. Cependant, sa place est
parfois bien désagréable. L’enfant étant très sensible à la notion de rivalité,
il risque de chercher a provoquer son nouveau parent, et lui dire : « tu n’es
pas mon père » ou « tu n’es pas ma mère ». Souvent en fait, ce n’est qu’une
provocation ou une manière d’agresser l’adulte sans méchanceté, c’est une façon
de dire qu’il ne sait pas vraiment à qui il doit obéir. Parfois, tout
simplement l’enfant se soulage de ses tensions et de son agressivité sur son
beau- parent, qui est une proie facile tant son autorité naturelle est inférieure à celle des parents géniteurs.
Cependant, il arrive aussi que les
rôles soient en quelque sorte inversés. Le vrai parent ayant plus ou moins
disparu, le beau- père ou la belle mère prend alors une place plus grande pour
l’enfant. Mais comme celui-ci éprouve de nombreux sentiments de colère envers
son parent géniteur absent, c’est parfois le beau père ou la belle mère qui
reçoit cette agressivité destinée pourtant à quelqu’un d’autre. La capacité de
prendre avec distance et même avec humour les comportements agressifs des
enfants est le meilleur outil pour construire une relation. Toute forme de
dureté pu d'autoritarisme est à bannir.
En effet, l’agressivité de ce nouveau parent entraîne
nécessairement une modification de l’organisation affective familiale et
l’instabilité d’habitudes nouvelles. L’enfant doit s’y adapter; cela demande des
efforts d’adaptation plus ou moins importants selon son tempérament et selon ce
qu’il estime y perdre et y gagner. Déjà éprouvé par la séparation de ses
parents, il a tendance à être méfiant. Il demande un temps avant de créer un
lien; s’interroge sur la durée de cette relation, ne sait pas bien ce qu’on
attend de lui. Mais certains trouvent vite un avantage à cette nouvelle présence
et l’acceptent plus rapidement. Le beau- père est en général mieux accepté que
la belle mère. Il semblerait que cela soit plus facile pour lui que pour elle,
peut être parce que dans notre culture, il investit moins sa relation aux
enfants. Par ailleurs, une mère demande moins à son nouveau conjoint concernant
les enfants que ne le fait un père avec sa conjointe.
Par conséquent, on constate que les beaux-parents sont de plus en plus
nombreux à surmonter les obstacles et les premières oppositions des enfants. A
force de patience, d’écoute, une espèce de solidarité apparaît. On ne peut pas
remplacer la première famille car on ne peut pas annuler le passé, mais on peut
construire quelque chose de nouveau en s’aidant des expériences précédemment
positives et négatives. Le temps et la remise en question sont des facteurs de
réussite.
Il arrive également qu’après de longues années de négociations
difficiles, le quatuor des parents et beaux parents s’entende relativement bien, que les uns
estiment les autres, constituant pour l’enfant un réseau parental à vocation sociale sécurisante.
La famille éclatée
Plusieurs formes de paternité existent en occident. L’une d’elle est due
à la technique de l’IAD, Insémination artificielle avec donneur, qui crée une
nouvelle forme de filiation paternelle médicalisée et médiatisée. Un mari
infertile devient père d’un enfant tandis que le géniteur anonyme, qu’on appelle
le plus souvent par convention « donneur de sperme », fécondera, par la mise en
paillettes de son sperme et d’une intervention médicale, l’épouse infertile,
père potentiel. Une autre technique, la FIV, Fécondation In Vitro, permet de
féconder l’ovule de la femme avec le sperme d’un donneur, ce qui rejoint, en ce
qui concerne la paternité, la cas de l’IAD. Mais la technique de la FIV,
permet à un homme de devenir père par le truchement de deux femmes, l’une
inconnue du couple, donnant son ovule, l’autre, la compagne de l’homme portant
l’enfant. Autre cas de figure, impliquant la participation trois femmes: l’une,
l’épouse du père et la future mère sociale; l’autre est la donneuse d’ovule qui
sera fécondé en éprouvette avec le sperme d’un donneur; la troisième est celle
qui portera l’embryon obtenu et le donnera, en principe, au couple de
départ.
Les rôles biologiques afférents à la paternité peuvent désormais
être entièrement manipulés selon la volonté du couple et du médecin. Cette
mise en retrait du père au profit d’un seul produit fécondateur, le sperme,
risque de marquer l’absolu du pouvoir maternel contrôlant les naissances. Une
autre caractéristique de la paternité contemporaine, est d’être adoptive et
intentionnelle. Et de nos jours, la notion d’adoption revient en force.
Le point commun à toutes les situations issues des différentes techniques de
procréation assistée est constitué par la volonté des demandeurs. C’est ainsi
qu’une veuve peut, par exemple, utiliser l’intentionnalité de la paternité de
son défunt mari si le sperme de ce dernier à été congelé (jugement de Créteil de
1984). On parle alors de paternité différée car il devient possible de maîtriser
le moment de la paternité. C’est aussi le fait, que les rôles traditionnels à
l’égard des enfants peuvent être joués maintenant par des personnages qui n’ont
pas forcément de relations affectives ou sociales avec l’enfant.
Perte
de la puissance paternelle, voire exclusion des pères de l’autorité parentale,
nouveaux critères de désignation des pères liés à des formes complexifiées de la
famille, nouvelle définition de la paternité avec les procréations médicalement
assistés, changement dans les représentations collectives et les rôles; autant
d’éléments qui permettent d’affirmer que tous les repères des pères, de la
paternité ont volé en éclats.
Eclatée entre plusieurs individus, la
paternité est devenue adoptive, les fonctions traditionnelles dévolues à un seul
homme sont souvent disjointes, quand elles ne sont pas assumées par une femme,
la mère.
Il en résulte malaise et interrogations : Qui est alors le père?
Qu’est ce qu’un père ? Y a-t-il encore des pères ? Quelle est la place qui lui
revient ? Où sont passés les pères ? ...
Les caractéristiques de ces
changements permettent de dire que, avant d’être une personne unique et
possédant tel ou tel pouvoir, le père est d’abord nanti d’une fonction, qui ne peut
être assumée par plusieurs hommes en concurrence, ni même par une femme seule si elle détient
l’autorité parentale; ces modalités sociales sont en
mutation.
D’autres sociétés, d'autres pères
Dans le monde, dans
d’autres cultures et dans l’immigration, il existe des systèmes de
parenté assez complexes où la paternité en tant que fonction sociale peut être
exercée par le père lui même, mais également par d’autres personnes : parents
proches de la mère, oncle, groupe d’hommes ou groupe de femmes ...
Ainsi, comme le montre l’ethnologue J. Barou (1996, p48), le rôle du père
peut prendre différents aspects.
Dans certaines sociétés d’Afrique Noire, au
Mali et au Sénégal par exemple, le père joue un rôle de patriarche, de chef de
la communauté. A l’opposé, il peut être totalement absent, et le rôle du père
sera alors joué par un parent proche de la mère, soit par la mère elle-même,
soit selon un modèle matri-lignager où le groupe de femmes n’ayant aucun lien de
parenté entre elles, fonctionnant en collectivité, se répartit les tâches
éducatives auprès des enfants, comme le font certaines femmes en Côte d’ivoire
ou au bénin ou au Ghana.
Pour certaines populations immigrées en France, comme les Turcs et les
Maghrébins, il est difficile de conserver leur fonctionnement en France. Si le
père joue le rôle primordial dans sa famille, il en est amoindri par tous les
problèmes qu’il rencontre dans la société qui l’accueille (chômage, émancipation
de la femme,...). Il doit fonctionner comme les familles de Diola ou de Guinée
Bissau qui partagent les responsabilités entre les hommes et les femmes. Cette
relation d’égalité n’est pas toujours accepté chez les plus âgés qui préfèrent
démissionner.
Le père asiatique d’Asie du sud -est doit assurer seul ses
responsabilités car il est privé du soutien de ses aïeuls, cousins...
Dans toutes les sociétés qui connaissent des difficultés, des
transformations difficiles, c’est surtout la fonction paternelle qui en est
affectée. Ainsi, les qualités de fonctionnement de certaines sociétés font
apparaître nos propre insuffisances. Comme le dit l’ethnologue S. Lallemand
(1984, p186) : « le rapport père-fils occidental semble exorbitant dans ses
exigences mutuelles; fragile et périlleux dans sa dualité exacerbée. En outre,
il est amusant de constater que nous , qui nous croyons si affranchis de la
nature, nous accordons une telle priorité au lien biologique. Cette option n’est
pas universelle. Elle n’est pas non plus la meilleure». Le témoignage qui
vient à l’appui de cette affirmation porte sur la culture des Mossi ruraux de
Haute Volta.
Chez les Mossi de Haute Volta, comme chez de nombreuses populations
africaines, chaque enfant dispose pas d’un père mais d’une dizaine de pères dans
l’habitation. En effet, ce groupe patri-linéaire (comptabilisant la parenté
par le biais du père), utilise dans leur relation un système où tous les hommes
qui servent n’ont ni même âge, ni même statut, ni même poids dans cette grande
demeure. Ce système demande une grande organisation, une hiérarchie, un code de
comportement.
Ainsi, on trouve, les petits-pères ou sous-pères (Ba-bila) :
ce sont les oncles paternels, cadets du géniteur, parfois confondus avec les
frères aînés réels; à leur égard, l’enfant se montre serviable, soumis avec des
nuances qui tiennent à l’âge des oncles.
Les pères-grands ou sur-pères : ce sont les oncles paternels aînés du
géniteur; l’enfant leur doit obéissance.
A ces pères-grands viennent
s’ajouter le père le plus grand qui est le chef de la demeure (il s’agit en fait
du grand père ou du grand oncle); et celui qui élève c’est-à-dire le père
tuteur, est le père procréateur, celui appelé le vrai père au sens biologique du
terme.
Le père procréateur est respecté plus que les sous-pères mais moins que
les sur-pères. En outre, ces pères font bloc et sont perçus comme tels. On en
conclut qu’il n’y pas de règles à la sélection affective, ni du côté des
enfants, ni du côté des pères. L’exclusivité n’est pas obligation. Selon S.
Lallemand, divers avantages découlent de cette organisation : « si votre
ascendant ne vous convient pas, peu importe, le cadre familial vous propose une
kyrielle d’autres...,il y a un contrôle des géniteurs les uns sur les autres et
un individu brutal peut difficilement exercer les services que l’on dénonce de
temps à autre de nos familles cloisonnées et ambiguës, si le père biologique
disparaît; sa perte est douloureuse mais peu catastrophique : ne serait ce que
sur le plan économique. L’orphelin dispose de pères de réserves ».
Paternités animales
Le thème de la paternité a donc été abordé par une plurialité de disciplines
: psychologie génétique ou générale, psychanalyse, ethnologie, éthologie... Et
même la zoologie permet de souligner également la diversité des relations entre
les pères et les petits selon les espèces et les cultures. Ainsi, les
observations d’A. Bejin (1984, pp.158-161), chercheur au CNRS de Paris, sur
l’évolution philogénétique, faisant apparaître des fonctions maternelles et
paternelles bien différenciées; nous mettent sur la voie d’une compréhension
naturaliste des rôles de la mère et du père chez les humains. Cyrulnik
(1989,p97) propose également « d’assister à la naissance du père dans le phylum
naturel des animaux, puis dans la tête des enfants ». Tandis que le maternage
est le mode fondamental de relation de la plupart des espèces animales, on
rencontre des exemples de comportements de paternages chez les animaux.
Poissons, crapaud, chiens sauvages.. Dans de nombreuses espèces animales,
le mâle s’occupe d’avantage de sa portée que la femelle indifférente.
Que peuvent faire pour leurs petits, des pères appartenant respectivement aux
classes des poissons, des amphibiens, des mammifères ?
Chez «poissons bijoux» (hemichromis bimaculatus), le père est chargé de la
surveillance de ses petits. Il s’affère à ramener ses petits au nid, en les
aspirant dans sa cavité buccale et les recrachant dans la fosse où la mère les
attend. Du côté des amphibiens appartenant à l’ordre des anoures (dépourvus
de queue à l’âge adulte), l’alyte accoucheur témoigne à ses oeufs, une
sollicitude particulière. Le mâle va garder ses oeufs attachés à lui trois à six
semaines en moyenne. Les larves se développent dans l’eau au cours d’une des
baignades paternelles. Chez les chiens sauvages de L’Est Africain (chien
de chasse de Gap), la sollicitude paternelle s’exprime par la protection, par le
jeu et par l’alimentation des petits, notamment par la régurgitation de
viande. En ce qui concerne les mammifères, on remarque que chez les primates
non humains, les pères apportent une contribution spécifique au développement et
à la formation de leurs petits, mais beaucoup moins souvent au toilettage des
petits. Ils peuvent toutefois se charger de ces dernières activités quand les
mères sont trop occupées.
La contribution du paternage au développement du petit chez les animaux se
rapprochent alors de ce qui se produit dans l’espèce humaine. Ainsi, chez les
animaux comme chez les humains, la fonction de la mère réside dans
l’alimentation et le toilettage; celle du père dans la protection et le
jeu. Cet éclairage sur les paternités animales est important car il nous aide
à mieux comprendre certains processus qui caractérisent la relation
père-enfant.
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